Matthieu 10.1-4 suit immédiatement l’appel à prier le maître de la moisson. Jésus répond à cette prière en appelant les Douze, en leur donnant autorité, puis en les préparant à l’envoi. La mission commence dans l’appel personnel du Christ.
Jésus vient de dire que la moisson est grande et qu’il faut prier le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers. La phrase suivante nous montre Jésus appelant ses douze disciples. La prière pour la mission ne reste pas une idée générale. Elle devient un appel concret.
Avant d’être envoyés, les disciples sont appelés auprès de Jésus. C’est l’ordre essentiel. La mission chrétienne ne commence pas par le mouvement vers les autres, mais par la convocation du Seigneur. On ne devient pas ouvrier parce qu’on s’autoproclame utile, mais parce que Jésus appelle.
Il appelle « ses » douze disciples. Ce petit mot compte. Ils lui appartiennent avant de porter son autorité. Leur identité ne repose pas d’abord sur ce qu’ils feront, mais sur celui qui les a pris avec lui. Le service naît d’une appartenance.
Jésus leur donne autorité sur les esprits impurs, pour les chasser, et pour guérir toute maladie et toute infirmité. Ce qu’il a fait dans les chapitres précédents, il le partage maintenant avec eux. Les disciples ne remplacent pas Jésus, mais ils deviennent les témoins actifs de son Royaume.
Cette autorité n’est pas indépendante. Elle est reçue. Les disciples n’ont pas en eux-mêmes le pouvoir de délivrer, guérir ou annoncer. Ils agissent sous l’autorité du Christ. Cela protège de l’orgueil autant que du découragement. Ce n’est pas leur puissance qui fonde la mission.
Matthieu donne ensuite la liste des Douze. Les noms ralentissent le récit. On pourrait aller vite vers l’action, les consignes, les résultats. Mais l’Évangile prend le temps de nommer. Dans le Royaume, les ouvriers ne sont pas des instruments interchangeables. Ils ont un visage, une histoire, une vocation reçue.
La liste commence par Simon, appelé Pierre, et André son frère, puis Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère. Des pêcheurs, des frères, des hommes déjà rencontrés au bord du lac. Jésus construit son peuple avec des vies ordinaires déplacées par son appel.
Puis viennent Philippe et Barthélemy, Thomas et Matthieu le collecteur d’impôts, Jacques fils d’Alphée et Thaddée, Simon le Cananite, et Judas l’Iscariot, celui qui livra Jésus. La diversité est frappante. Les Douze ne forment pas un groupe naturellement homogène.
Matthieu n’efface pas son ancienne identité : il se nomme comme collecteur d’impôts. La grâce ne l’a pas appelé parce que son passé était propre. Elle l’a appelé pour faire de lui un disciple. La mémoire de ce qu’il était devient témoignage de la miséricorde.
Simon le Cananite, probablement Simon le Zélote, porte une autre histoire. Dans le même groupe, Jésus rassemble un collecteur d’impôts associé au système et un homme lié à un courant de résistance. Des trajectoires qui auraient pu se haïr se retrouvent sous le même Seigneur.
La communauté de Jésus n’est donc pas fondée sur des affinités naturelles. Elle ne repose pas d’abord sur une classe sociale, une sensibilité politique, une culture commune ou une compatibilité spontanée. Elle naît de l’appel du Christ, qui devient plus profond que les anciennes appartenances.
Cette vérité est exigeante. Suivre Jésus, c’est apprendre à recevoir comme frère ou sœur quelqu’un que l’on n’aurait peut-être jamais choisi naturellement. Le Royaume crée une communion que nos préférences seules n’auraient pas produite.
La liste se termine par Judas l’Iscariot, celui qui livra Jésus. Matthieu écrit cela avec sobriété, mais le poids est immense. Même dans le cercle des appelés, le mystère de la trahison est présent. La proximité extérieure avec Jésus ne remplace pas la fidélité du cœur.
Cette mention nous garde de l’idéalisme naïf sur la communauté visible. Jésus connaît les siens, et pourtant son groupe contient faiblesse, incompréhension, ambition, peur, reniement, trahison. La mission avance non parce que les ouvriers sont purs de toute fragilité, mais parce que le Seigneur est souverain.
Il faut tenir ensemble deux vérités. D’un côté, Jésus appelle réellement, donne autorité, envoie. De l’autre, l’appel visible demande une réponse vraie. Judas a été proche, nommé, envoyé, et pourtant il livrera le Seigneur. La grâce ne doit jamais être transformée en apparence confortable.
Pour les autres disciples non plus, rien n’est glorieux au départ. Pierre reniera. Thomas doutera. Jacques et Jean chercheront les premières places. Matthieu porte un passé lourd. Ces hommes ne sont pas choisis parce qu’ils forment une élite spirituelle évidente.
Jésus choisit des hommes qu’il va former, reprendre, envoyer, relever. L’appel précède la maturité. C’est une consolation pour tous ceux qui attendent d’être parfaitement prêts avant de servir. Le Christ ne nie pas notre formation nécessaire, mais il commence par appeler.
Cependant, cette consolation ne justifie pas la négligence. Être appelé auprès de Jésus signifie être formé par lui. Les disciples recevront ses paroles, partageront sa route, verront sa compassion, apprendront aussi par leurs échecs. L’autorité reçue doit rester attachée à la présence du Maître.
La mission chrétienne est donc personnelle, reçue et communautaire. Personnelle, parce que Jésus appelle des noms. Reçue, parce que l’autorité vient de lui. Communautaire, parce qu’il appelle les Douze ensemble, non des héros isolés chacun dans son aventure.
Cela parle fortement à notre époque, qui valorise souvent les plateformes individuelles, les marques personnelles, les profils visibles. Jésus nomme, mais il rassemble. Il donne une autorité, mais pour servir. Il envoie, mais à partir d’une appartenance à lui et d’une communion avec d’autres.
Le nombre douze évoque aussi Israël. Jésus rassemble autour de lui un signe du peuple renouvelé. Il ne crée pas une spiritualité privée détachée de l’histoire de Dieu. Il accomplit les promesses, il forme un peuple, il prépare une mission qui s’étendra bientôt vers les nations.
En arrière-plan, la compassion de Jésus demeure. Les Douze sont appelés parce que les foules sont fatiguées et abattues. L’autorité qu’ils reçoivent n’est pas un pouvoir pour eux-mêmes. Elle est la réponse du Berger à la détresse des brebis.
À la croix, cette mission recevra son fondement définitif. Les disciples échoueront, fuiront, ne comprendront pas encore. Mais le Christ donnera sa vie pour ses brebis, ressuscitera, puis enverra des témoins renouvelés par son pardon. L’autorité missionnaire jaillira du Seigneur crucifié et vivant.
Aujourd’hui, ce passage nous invite à entendre notre nom avant de regarder notre tâche. Nous ne sommes pas d’abord définis par ce que nous pouvons faire pour Dieu, mais par l’appel du Christ à venir auprès de lui. Le service qui oublie cela devient vite fatigue, orgueil ou contrôle.
Il nous invite aussi à regarder ceux que Jésus appelle avec plus d’humilité. Le Seigneur peut rassembler des personnes différentes, imparfaites, surprenantes. Il peut faire d’un collecteur d’impôts un évangéliste, d’un pêcheur instable un apôtre, d’un groupe fragile un signe de son Royaume.
La question n’est donc pas seulement : quelle mission faut-il accomplir ? Elle est aussi : est-ce que je reste auprès de celui qui appelle ? Est-ce que je reçois son autorité comme un don de service, ou est-ce que je cherche à posséder une influence ?
Les ouvriers de la moisson ne commencent pas par être nombreux, brillants ou impressionnants. Ils commencent par répondre à Jésus. Il appelle, il donne, il envoie. Et dans cette simplicité, la compassion du Berger commence à prendre des mains, des pieds, des noms.