Matthieu 9.35-38 résume le ministère de Jésus et prépare l’envoi des disciples. Après les guérisons, les controverses et les libérations, Matthieu nous montre le regard du Christ sur les foules : un regard de compassion qui devient appel à prier et à servir.
Jésus parcourt toutes les villes et tous les villages. Il ne reste pas immobile dans les lieux où il est bien reçu. Il va. Son ministère est mobile, patient, concret. Il entre dans les synagogues, annonce le Royaume, guérit toute maladie et toute infirmité.
Matthieu rassemble ici trois dimensions inséparables : enseigner, proclamer, guérir. Jésus forme l’intelligence, annonce la bonne nouvelle du Royaume et rejoint les corps blessés. Il ne réduit pas l’être humain à une âme sans chair, ni à un corps sans vérité, ni à une foule sans visage.
Il enseigne dans les synagogues, là où les Écritures sont lues. Il proclame l’Évangile du Royaume, car la venue de Dieu en lui est une nouvelle qui doit être annoncée. Il guérit, car le Royaume n’est pas une idée abstraite : il porte déjà les signes d’une création restaurée.
Puis Matthieu nous donne accès à ce que Jésus voit. « Voyant les foules, il fut ému de compassion pour elles. » Le regard de Jésus n’est pas superficiel. Il ne voit pas seulement un groupe nombreux, un public potentiel, une masse confuse ou une opportunité de popularité. Il voit la détresse.
La compassion de Jésus n’est pas une émotion vague. Le mot indique une émotion profonde, viscérale, une souffrance intérieure devant la misère de l’autre. Jésus n’est pas froidement efficace. Son autorité sort d’un cœur remué par ce que le péché, la maladie, l’ignorance et l’abandon font aux êtres humains.
Il voit les foules comme des brebis fatiguées et abattues, sans berger. L’image est biblique. Les responsables d’Israël étaient appelés à paître le peuple de Dieu, à le conduire, le nourrir, le protéger, le ramener. Mais souvent, les prophètes dénonçaient de mauvais bergers qui se paissaient eux-mêmes.
Des brebis sans berger ne sont pas simplement désorganisées. Elles sont vulnérables. Elles errent, s’épuisent, deviennent proies, ne savent plus où trouver pâturage et repos. Jésus voit sous les comportements visibles une détresse spirituelle plus profonde : un peuple qui a besoin d’être conduit vers Dieu.
Cette image nous aide à regarder les foules d’aujourd’hui. Nous voyons parfois des opinions, des comportements, des tensions, des statistiques, des publics à convaincre ou des adversaires à réfuter. Jésus voit des personnes fatiguées et abattues, souvent sans berger, même lorsqu’elles paraissent sûres d’elles.
La compassion du Christ ne nie pas le péché. Elle ne transforme pas les brebis en victimes innocentes sans responsabilité. Mais elle refuse de regarder les personnes seulement à travers leur faute ou leur confusion. Elle voit aussi l’épuisement, l’égarement, la faim de vérité, le besoin d’un berger.
Puis Jésus dit à ses disciples : « La moisson est grande, mais il y a peu d’ouvriers. » L’image change. Les foules ne sont plus seulement des brebis sans berger. Elles deviennent une moisson. La détresse vue par compassion devient aussi un champ prêt pour l’action de Dieu.
Il y a ici une espérance missionnaire. Jésus ne dit pas : tout est perdu. Il dit : la moisson est grande. Le besoin est immense, mais il n’est pas stérile. Des hommes et des femmes peuvent être rejoints, appelés, rassemblés, guéris, enseignés, sauvés.
Le problème nommé n’est pas le manque de puissance de Dieu, ni la petitesse de la moisson, mais le manque d’ouvriers. Dieu choisit d’associer des serviteurs à son œuvre. La compassion de Jésus devient la mission de ses disciples.
Pourtant, sa première consigne n’est pas : organisez vite une stratégie. Il dit : « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson. » Avant l’action, la prière. Avant l’envoi, la dépendance. Avant de travailler, reconnaître que la moisson appartient à Dieu.
Cette prière protège le service chrétien de deux dérives. La première est l’activisme, qui voit l’urgence et se met à courir sans dépendre du Seigneur. La seconde est la passivité, qui voit l’ampleur du besoin et se décourage. Jésus ouvre une troisième voie : prier le maître de la moisson.
Prier, ici, ce n’est pas fuir l’action. Au chapitre suivant, les disciples que Jésus invite à prier seront eux-mêmes envoyés. La prière prépare souvent celui qui prie à devenir une partie de la réponse. Demander des ouvriers, c’est accepter d’être disponible si le maître nous envoie.
Mais l’ordre est important. Les ouvriers ne se fabriquent pas eux-mêmes. Ils sont envoyés. La mission chrétienne n’est pas une auto-désignation orgueilleuse. Elle naît de l’appel de Dieu, de sa compassion, de sa parole, de son autorité.
Le champ n’est pas à nous. L’Église n’est pas propriétaire de la moisson. Les personnes ne sont pas des ressources à exploiter, des chiffres à additionner ou des preuves de réussite. Elles appartiennent au maître de la moisson. Cela impose humilité, patience et respect.
Ce passage nous interroge donc sur notre regard. Voyons-nous les foules comme Jésus les voit ? Ou les regardons-nous avec irritation, peur, mépris, lassitude, condescendance ? La mission commence souvent par une conversion du regard avant même une multiplication des activités.
Il est possible d’avoir raison sur beaucoup de sujets et de manquer la compassion du Christ. Il est possible de défendre la vérité sans pleurer sur les brebis. Il est possible de parler du Royaume tout en regardant les foules comme un problème plutôt que comme une moisson.
Jésus, lui, porte ensemble vérité et compassion. Il enseigne, il proclame, il guérit. Il voit l’égarement et ne s’en réjouit pas. Il voit la fatigue et ne l’exploite pas. Il voit la moisson et ne la traite pas comme un trophée.
L’Évangile nous montre qu’il est lui-même le bon Berger annoncé. Plus tard, il donnera sa vie pour ses brebis. La compassion de Matthieu 9 ira jusqu’à la croix. Jésus ne se contente pas d’envoyer des ouvriers ; il devient le Berger frappé pour rassembler le troupeau.
À la croix, il entre dans la fatigue et l’abattement les plus profonds. Il porte l’égarement de ceux qu’il vient sauver. Par sa résurrection, il ouvre un pâturage nouveau, une vie sous la conduite du vrai Berger. La mission naît de cette œuvre accomplie, non d’un simple élan humanitaire.
Cela donne aussi du courage aux ouvriers. Si la moisson appartient au Seigneur, alors le service ne repose pas ultimement sur notre charisme, notre force ou notre maîtrise. Nous sommes appelés à être fidèles, mais le maître demeure responsable de sa moisson.
Aujourd’hui, Jésus nous appelle peut-être d’abord à regarder autrement. Une famille, une ville, une génération, une personne difficile, un voisin, un collègue, une communauté. Derrière les apparences, il y a peut-être une brebis fatiguée, une moisson que Dieu voit, une prière à commencer.
Il nous appelle aussi à demander des ouvriers. Pas seulement plus de personnes actives, mais des ouvriers formés par sa compassion, attachés à sa vérité, dépendants de sa grâce. Des ouvriers qui enseignent sans dureté, proclament sans orgueil, servent sans posséder.
Et peut-être, en priant, entendrons-nous doucement notre propre nom. Non comme une pression écrasante, mais comme une invitation : viens participer à ce que mon cœur voit déjà. Va vers les brebis avec le regard du Berger. Entre dans la moisson avec les mains ouvertes.
La détresse du monde est grande, mais elle n’est pas plus grande que la compassion du Christ. La moisson est grande, mais elle n’est pas abandonnée. Le maître la voit, l’aime, l’appelle sienne, et il continue d’envoyer des ouvriers par la prière de son peuple.